Gentlemen Wu-shi à Bern - Pierre Le Tulzo
        
Gentlemen Wu-shi à Bern
PEUR DE RENTRER SEULE? FAITES-VOUS ESCORTER PAR UN GUERRIER WU-SHI.

NADINE HALTINER TEXTE

BERNE - Dans la capitale fédérale, des amateurs de tai-chi proposent tous les vendredis, soir, de raccompagner gratuitement les femmes à leur domicile. Postés à la gare, ils font rire autant qu’ils rassurent. Mais les «clientes» se font rares.

On ne peut pas les louper. Emmitouflés dans leur grosse veste et leur large pantalon noir, ils se promènent avec un bâton de 1,80 m sous le bras. De loin, on les confondrait avec des balayeurs de rue. Pourtant, les six hommes, qui font la carotte devant la gare de Berne, sont des guerriers. Des guerriers Wu shi. Tous les vendredis, de 22 h à 1 h du matin, ces amateurs d’arts martiaux proposent aux femmes craignant de rentrer seules, de les raccompagner gratuitement à leur domicile, et de les défendre si besoin. Postés sous un abribus en verre, ils attendent qu’une dame fasse appelle à leur service. Mais ces chevaliers des temps modernes poireautent parfois longtemps…

Déjà trois heures qu’ils font les cent pas. En cette soirée d’avril, l’hiver n’a pas dit son dernier mot. Qu’importe! Il en faut plus pour impressionner un guerrier. Les joues rougies par le froid, John, Mike, Thomas et leurs camarades de l’école de tai-chi Harmonische Drachen (dragons harmonieux) sont prêts à intervenir. Mais les passants s’en moquent. Çà et là on les entend même glousser. «C’est quoi cet accoutrement? Ils font peur ces mecs!» rigole une bande de jeunes. «Tu crois qu’ils vont faire un spectacle?» demande une ado à sa copine.

Depuis novembre

Ce soir, les Wu shi font chou blanc. «On ne nous connaît pas assez, soupire John Lash, l’Américain qui a lancé le projet en novembre dernier. Certains vendredis, on escorte trois ou quatre femmes, d’autres, aucune. »

Soudain, une jeune fille s’approche enfin. «C’est vous les types qui ramenez les filles? demande cette jolie brune un peu gênée. J’ai entendu parler de vous dans les médias. Il n’y a plus de bus et j’habite à vingt minutes à pied. » «Je vous accompagne», lui répond Mike Lawson, passionné de tai-chi depuis quatre ans.

Fille agressée

L’homme, grand et baraqué, porte son bâton comme s’il s’agissait d’un parapluie. A les voir déambuler dans Berne, on les prendrait pour deux amis. «Je n’aime pas rentrer seule, explique Maya, 28 ans. Les rues sont sombres et à partir de minuit, les gens sont ivres. Vous devriez d’ailleurs proposer vos services toute la nuit. »

Mais les Wu shi n’ont pas que ça à faire. Sous leur costume, ils sont informaticien, architecte, ingénieur ou fonctionnaire. «On fait ce qu’on peut, relativise Mike. Si chacun faisait un petit geste, notre monde serait meilleur. »

Un précepte issu de la philosophie taoïste. «Les femmes y sont sacrées, dit John Lash. On doit les protéger. » Or, l’été dernier, une jeune fille a été agressée à Berne. Suivie par un homme, elle aurait cherché de l’aide auprès des passants. En vain. «Plus jamais ça», s’est dit le Texan d’une soixantaine d’années. «Aujourd’hui, nous sommes prêts à donner nos vies pour sauver celle d’une dame. » Seulement les femmes? «Oui, les hommes s’en tirent très bien tout seuls», rit le barbu sous son bonnet vert.

Sa démarche ne fait pourtant pas l’unanimité. Certains politiciens de gauche craignent qu’elle ne donne des idées à d’autres et engendre un sentiment d’insécurité. Pour eux, la sécurité publique doit rester le monopole de la police. «Le problème, c’est que les policiers ne peuvent être derrière chaque citoyen», explique Mike, qui marche depuis un quart d’heure près de Maya, rassurée.

Que fait la police?

La police, elle, reste pragmatique. «Les services de sécurité, qu’il s’agisse de Securitas ou des Wu shi, ont les mêmes compétences que les personnes privées, explique Heinz Pfeuti, porte-parole de la police cantonale bernoise. Ils ont le droit de se défendre ou de défendre des tiers s’ils sont agressés. » Quant à leur bâton en bambou, au même titre qu’une canne pour marcher, il n’est pas considéré comme une arme. Jusqu’à présent, les Wu shi n’ont du reste jamais dû s’en servir. «On impressionne déjà assez comme ça», plaisante Mike, alors que Maya arrive à la maison saine et sauve. «Un énorme merci, lance-t-elle à son protecteur. A vendredi prochain!» Mike lui serre la main. Son bâton sous le bras, le guerrier rentre chez lui avec le sentiment d’avoir accompli son devoir.
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