La Chaux-de-Fonds, patrimoine mondiale de l'UNESCO - Pierre Le Tulzo
        
La Chaux-de-Fonds, patrimoine mondiale de l'UNESCO
L’Unesco devrait classer les deux cités horlogères aujourd’hui ou demain. Pourtant, leur beauté ne saute pas aux yeux, même leurs habitants l’admettent.

Tribune de Genève - 26 juin 2009
Patrick Chuard

Voulez-vous inscrire la laideur au Patrimoine mondial? Une promenade dans les rues de La Chaux-de-Fonds et du Locle légitime cette question. Litanie d’immeubles monotones, fenêtres industrielles, avenues soviétiques… On connaît des destinations plus riantes. C’est pourtant bien cet urbanisme-là que l’Unesco a l’intention de classer au Patrimoine mondial, aujourd’hui ou demain. A l’égal du vignoble de Lavaux et de la Vieille-Ville de Berne.

«Bon, c’est vrai, La Tchaux n’est pas jolie ou pittoresque au premier abord. Elle n’est pas évidente. C’est une ville qui se mérite.» Parole d’un Chaux-de-Fonnier pourtant amoureux de sa ville: Jean-Daniel Jeanneret, architecte du patrimoine et chef de la candidature pour l’Unesco. Mais alors, quel est l’intérêt de ces deux sites plantés à mille mètres d’altitude, dont même les plus ardents défenseurs admettent l’aspect rebutant?

UNIQUE AU MONDE

«C’est un exemple unique au monde d’architecture liée à l’horlogerie!, s’exclame Jean-Daniel Jeanneret, bretelles rouges et houppe à la Tintin. Cet urbanisme raconte deux siècles et demi d’industrialisation: l’alignement est-ouest et les grandes fenêtres pour éclairer au mieux les ateliers, les appartements des ouvriers, les maisons des patrons… On peut lire toute cette histoire dans la construction urbaine. Et ça, c’est unique au monde.» C’est donc le statut d’anciennes fourmilières de la révolution industrielle, restées en l’état, qui intéresse l’Unesco. «Les sites industriels du XIXe siècle sont sous-représentés au Patrimoine de l’Unesco et il y a une vraie demande dans ce sens», dit par téléphone Oliver Martin, de l’Office fédéral de la culture (OFC), qui défend la candidature aujourd’hui et demain à Séville. Le classement a déjà reçu un préavis positif et semble quasiment acquis.

BON POUR LA CRISE?

Ces deux cités méritent donc un deuxième regard. Va pour les formes urbaines, héritées en droite ligne du XIXe siècle. En 1864, Karl Marx parlait de La Chaux-de-Fonds comme d’une «seule manufacture» géante.

Mais l’activité est-elle encore là, derrière les façades lisses? Oui. Et à tous les coins de rue. Derrière une porte sans enseigne, Jean-Pierre Mauerhofer, dit Mao, nous fait visiter son atelier. Un minilocal où trois personnes gravent et sertissent des pièces pour des montres haut de gamme. «Je perpétue un artisanat, un savoir-faire, explique le patron, ancien hockeyeur reconverti en rondouillard moustachu. Ici, on ne fait rien à la machine, tout à la main.» Mais luxe ou pas, la crise s’est invitée dans la vallée. Mao a dû licencier une employée. Une deuxième est au chômage technique depuis quelques jours. «Le patrimoine, c’est nous, les gens, les artisans, dit Mao. J’espère que la reconnaissance de l’Unesco nous aidera.»

UNE CARTE DE VISITE

Un peu plus loin, on pénètre chez Corum, l’une des manufactures de montres réputées de La Chaux-de-Fonds. Comme beaucoup d’entreprises, elle a quitté ses locaux historiques après la guerre pour s’installer en périphérie. Quinze mille montres de luxe sortent chaque année de ses ateliers. «L’Unesco? Ah, nous devons absolument capitaliser là-dessus! dit le CEO, Antonio Calce. Notre localisation à La Chaux-de-Fonds fait partie de notre légitimité. Tous nos fournisseurs sont de la région. Nous mettons en avant cette vallée, ses compétences, ses artisans.»

Corum n’aura pas le droit d’utiliser directement le logo de l’Unesco dans ses visuels. Mais l’entreprise compte bien profiter d’un intérêt mondial pour ce coin de montagne: elle acceptera d’ouvrir ses locaux pour des visites coordonnées avec l’Office du tourisme.

APPARTEMENTS DINGUES

Beaucoup d’anciens locaux de manufactures ont été reconvertis en lofts ou en appartements. Ici, on trouve encore des quatre-pièces à mille francs par mois. Daniel Redard s’est installé avec son épouse, en 2003, dans les anciens locaux de l’usine Vulcain à La Tchaux. «On habite dans les anciens bureaux, les volumes nous ont plu et la qualité de vie est dingue», explique cet ancien professeur devenu peintre, en faisant visiter son «palais». Lui, le Lausannois, connaissait Le Locle depuis les années 70. «J’y ai enseigné quelque temps, raconte-t-il. Au début, je me suis dit que je n’allais pas survivre dans un trou pareil, moche et loin de tout.» Il s’y est fait, a conservé beaucoup d’amis et il est aujourd’hui intarissable sur l’histoire de la région, la chaleur de ses habitants, ces cités d’industrie où la gauche et l’extrême gauche ont fleuri.

UNE REVANCHE

Pour les deux cités, cette reconnaissance de l’Unesco a un air de revanche. Pour Le Locle bien sûr, classé en queue de peloton des villes suisses par le magazine économique Bilan. Pour La Tchaux aussi, qui souffre face à Neuchâtel. «Avec ses 40?000 habitants, la ville est plus grande que Neuchâtel, rappelle Jean-Daniel Jeanneret. Mais les Neuchâtelois estiment qu’une seule Maternité dans le bas du canton suffit et que ceux d’en haut n’ont qu’à descendre. Mais monter, c’est autre chose. Quand on a installé la médiathèque à La Tchaux, les profs ont manifesté pour protester à Neuchâtel.»

Reste un rêve: que la reconnaissance mondiale suscitée par l’Unesco panse la plaie de l’humiliation. «Les Japonais viendront peut-être nous visiter, conclut Jean-Daniel Jeanneret. Mais pour la Suisse romande, on sera toujours le cul du monde.»

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